Juillet 2007 - La cour des miracles
Chers tous,
Je vous avais laisse a Bishkek, la capitale, petite et verdoyante
c'etait le 21 juin.
Je vous retrouve a Karakol, ville de province, un peu pauvre, un peu
morte. Nous sommes le 6 juillet.
C'est l'heure des premiers bilans.
2485.3 km accomplis. 70 jours loin des miens.
Des moyennes journalieres entre 9 et 23 km/h.
Entre 50 et 140 km parcourus par jour.
Beaucoup de vent de face et tres peu de dos.
Des deserts, des montagnes, des cols.
Des gens, beaucoup de gens.
J'arrete le velo pour un mois maintenant. Val, Greg et Erwin sont dans
l'avion vers le Kyrgyzstan a l'heure ou j'ecris. Nous sommes partis
pour 30 jours de montagne et deux jolis 5000m.
Mais reprenons. J'avais quitte l'ami Fix. J'ai quitte Sandra.
J'ai grimpe le Pik Utchitel, un 4560m, en petites chaussures de velo
avec Bertold, un autrichien rencontre a Bishkek. Les montagnes
fleurissent, plus hautes que le Mont-Blanc a quelques 40 km du centre
ville. C'etait l'occasion revee pour aller tater de l'altitude. Donc
depart a velo de la ville. Bivouac puis rendez-vous au bout de la
route. De la, troquer le velo pour un sac a dos et marcher. C'est
aussi beau et preserve que la Suisse mais c'est plus grand et sauvage.
Bivouac a 3400m aux abords d'un refuge, jadis fierte du Club Alpin
Russe maintenant toujours usite par de rudes montagnards. Une lecon :
il suffit d'etre fort pour faire de grandes choses. Tout est dans le
mental et rien dans le materiel, ou si peu. Lendemain ascension. Un
seul immense pierrier. Pas de neige quasi jusqu'au sommet.
Particularite des faces W ici... Et un panorama... Les idees de
courses jaillissent... quand j'aurai une corde et une paire de
crampons...
Descente calme avec Bach et ses Variations Goldberg dans les oreilles.
J'ai l'impression d'entendre des voix autour de moi. C'est Glen Gould
qui chante au piano... Grand moment ! Presque aussi grand que le
violent orage qui suit. Encore une nuit d'altitude puis retour a la
route. Re bivouac avant la ville pour moi. Le vrai sens de la phrase
"By fair means". Aucun moyen motorise et autonomie. La ou la montagne
aussi trouve son sens et l'homme sa mesure.
Retour a Bishkek donc pour une journee d'escalade dans la vallee de
l'Alamedin avec l'Alpine Fund. C'est une ONG americaine mais geree par
des kirghizes qui enmene des orphelins ou des enfants en decrochage
scolaire faire de la rando, de l'escalade, du ski, etc. Dans le staff,
il y a Shannon (US), Christine (FR) et Robert (UK). Et puis 5 ados
dont les parents ne peuvent payer l'ecole et qui sont condamnes a
jober au bazar et trainer un peu dans les rues... Des enfants avec une
volonte, un enthousiasme, une joie de vivre ! Une lecon pour nos
cherubins occidentaux. Dans les bureaux de l'Alpine Fund, ils trouvent
un refuge, internet, ils ont des cours d'anglais et meme de francais.
Un endroit ou se poser.
Si tout on voyage se poursuit comme prevu, je serai volontaire pour
eux cet hiver.
Des projets pareils ne peuvent que mobiliser.
Enfin, Margot, Oli et moi avons repris la route. Sortir de Bishkek par
des routes dangereuses : deux jours. Longer le lac Issyk Kol, grand
comme la moitie de la Belgique : trois jours. Ne rien faire que
dormir, se baigner et prendre le soleil sur une plage de sable fin et
avec pour seule vue les montagnes : 1 jour.
On nous avait dit que tout le Kyrgyzstan passait ses weekends au bord
du lac. C'est peut-etre vrai. Parceque les routes sont bondees de gens
saouls dans leurs grosses voitures qui roulent tres tres vite. Une
Golf 3 blanche immatriculee au Kazakhstan m'a meme touche, juste pour
le plaisir puisque la route etait degagee... Mais les rives restent
sauvages. Bien loin de la cote belge...
Cour des miracles donc. Dans les deux sens du terme.
Kemin, a 100km de Bishkek. Il se fait tard, pas d'hotel et rien de
rejouissant pour planter la tente. Nous improvisons dans une chaykana
(maison de the, bar, bistro centre asiatique) un endroit ou dormir. Il
nous en coute 50 soms pour 3 (1 euro). Des gens bourres et qui
collent, du sans gene. Je m'ecroule sur mon matelas. Marg et Oli ne
peuvent s'endormir tant ca fait du bruit. Pittoresque.
Jalil, 26 ans, nous invite a boire et manger a Balikchi. Petite ville
pres du lac mais loin des touristes. Il possede une Golf 4 et une
grosse Land Cruiser. 30 000 USD de voitures. Il ne veut pas nous dire
ce qu'il fait dans la vie... En tous les cas, il sait faire la fete.
Cholpon Ata, LA "station balneaire". Kazakhs, russes et kirghizes
friques. Talaibek est professeur de mathematique dans une base
militaire pakistanaise et accessoirement jouer d'echecs professionnel.
Il passe avec famille et amis quelques jours dans un appartement au
bord du lac. Nous sommes invites a dormir dans son jardin. Surtout
nous faisons la fete une bonne partie de la nuit. Vodka et zakouski,
cigarettes, bieres et vin. Les filles sont belles et font les folles
dans une chambre : musique a fond pour faire boite de nuit et danser
sur les matelas. Lui parle de son beau pays si parfait (un peu trop
?). Il parle aussi du nepotisme et de la corruption qui noyautent le
pouvoir. Mais seulement a demi-mot. Lendemain, journee sur la plage.
Un peu perdue, bien isolee. Tout se fait en famille : boire ou sortir
en boite, nager ou regarder un dvd. L'art parfaitement maitrise de la
bonhommie et du plaisir de vivre. Quel delice lorsque le pater
familias nous parle cuisine, l'eau a la bouche. Quel joie de discuter
sous le parasol jusqu'a avoir trop chaud puis tous ensemble de courir
a l'eau ! Du simple et du sympa.
Mais il y a aussi tous les autres villages qui n'ont pas la chance de
toucher la part du gateau touristique. L'age de pierre. Des chevaux,
quelques anes, des carrioles branlantes. Quelques vieilles grands
meres, quelques jeunes un peu desempares, surtout des gens saouls, qui
claudiquent sur la rue ou qui roulent sur la route. De 9h du matin
jusqu'a l'apres-midi. Tout le jour. Toute la nuit. Enorme ravage.
Pourquoi ? Comment se comporter ? Ils sont gentils mais collants.
Faut-il les ignorer ou les mepriser ? Ou au contraire parler et etre
compatissant ?
Je vois encore cette image d'un homme dans une voiture arretee devant
un magasin. Il ouvre une bouteille de vodka. Un litre. Il s'empare du
goulot et descend quelques gorgees. Le niveau a descendu de quelques
centimetres. Il recommence et baffre sur son menton. La bouteille est
a moitie vide. Encore. Il ne s'est pas passe 40 seconde et les 3/4 ont
disparu. Il nous serait difficile de boire une bouteille de Badoit a
cette vitesse... La c'est 40 degres !
La route est mauvaise mais le lac est beau. C'est le Leman mais les
sommets qui l'entourent sont a 4-5000m. C'est plus grand et il n'y a
pas de villa chere et somptueuse. Si, au moins une. Une grande datcha
(maison de campagne) au toit bleu, au milieu de rien, en contrebas de
la route et un peu avant un ponton et une plage privee. Elle
appartient a de riches kazakhs. C'est au gardien que l'on demande si
l'on peut loger sur la plage. On peut. Sable fin, eau bien chaude. La
nuit, les eclairs zebrent, un peu effrayants, l'horizon. Le matin a
5h, translation du matelas vers la plage pour observer le lever du
soleil.
Enfin, une derniere journee de route pour les 60km qui nous separent
de Karakol. La ville est un peu morte. Un peu pauvre et un peu aigrie.
Seuls les touristes la font vivre et ils paient le prix fort.
Oli et Margot viennent de reprendre leur route, doucement vers la
Chine. Je me retrouve a peu pres seul jusqu'a ce soir, moment ou les
amis arrivent.
Le voyage prend une tournure un peu differente. Un peu moins naive. Je rigole un peu a repenser aux grandes idees qui m'animaient encore a
Bruxelles avant le depart.
Quelle pretention que de vouloir decouvrir les gens et le monde ! Ca
ne marche pas du tout comme ca. C'est a peine si on se decouvre un peu
soi-meme... On croise des gens du cru. Ils nous donnent parfois une
lecon d'hospitalite. Pas toujours. On croise des touristes, ils
facilitent la vie ici et nous renvoient a notre petite vie douillette
d'avant. Avec peine, on evacue quelques prejuges sur la nourriture et
l'hygiene. On repousse un tout petit peu les limites physiques de son
corps. Mais l'esprit reste bien occidental.
En fait, c'est la demarche elle-meme qui est occidentale. Il est
totalement inconcevable pour 99,9% de la planete que de partir voyager
un an a velo (ou autres variations sur le meme theme). Avec quel
argent ? Pour quoi faire ? Des le point de depart, il y a une
adequation qui empeche toute comprehension mutuelle. Presque. Mais
est-ce si different en Europe ? Il reste sans doute le statut
d'hurluberlu, de fou.
Pire. Celui qui pense venir trouver a l'etranger une authenticite
perdue en Europe, le romantique du paradis perdu, surtout qu'il ne
voyage pas ! Qu'il se contente des vieux livres et recits. Il
comprendrait vite qu'ici comme ailleurs, seuls comptent la culture MTV
et les signes exterieurs de richesse - la grosse berline allemande et
le portable dernier cri. Les nomades dans les yourtes sont en voie de
disparition. L'imaginaire collectif n'est pas loin d'etre americain.
Ce sont les femmes des clips de R'nB que les petites filles veulent
imiter. A moins de trouver les deux ou trois dernieres tribus perdues
au milieu de la Siberie ou de la Papouasie, il est trop tard : la
culture unique est globalement en place et n'est pas tres jolie a
voir.
Il reste cette forme de nomadisme qu'est le voyage. Cette idee que de
tous temps, certaines personnes ont voyage et parcouru la terre avec
leur culture et leurs us et coutumes. Voyager pour voyager, Voyager
pour etudier, pour apprendre de l'autre. Peut-etre pour trouver une
terre nouvelle ou vivre heureux ou plus prosaiquement pour faire
commerce. Le voyage du curieux insatisfait de l'horizon qui se
presente a lui et qui veut toujours aller voir un peu plus loin. Ou
peut-etre le voyage de Baudelaire : le voyage de celui qui cherche a
tout prix a eviter l'ennui.
"La vertu d'un voyage est de purger la vie avant de la remplir" dit
Nicolas Bouvier.
Je sens que l'oignon se pele doucement de ses couches superficielles.
A voir ce qu'il restera. A voir quelles couches il sedimentera par
apres.
Bon vent a tous
A tres bientot.
Q.
Je vous avais laisse a Bishkek, la capitale, petite et verdoyante
c'etait le 21 juin.
Je vous retrouve a Karakol, ville de province, un peu pauvre, un peu
morte. Nous sommes le 6 juillet.
C'est l'heure des premiers bilans.
2485.3 km accomplis. 70 jours loin des miens.
Des moyennes journalieres entre 9 et 23 km/h.
Entre 50 et 140 km parcourus par jour.
Beaucoup de vent de face et tres peu de dos.
Des deserts, des montagnes, des cols.
Des gens, beaucoup de gens.
J'arrete le velo pour un mois maintenant. Val, Greg et Erwin sont dans
l'avion vers le Kyrgyzstan a l'heure ou j'ecris. Nous sommes partis
pour 30 jours de montagne et deux jolis 5000m.
Mais reprenons. J'avais quitte l'ami Fix. J'ai quitte Sandra.
J'ai grimpe le Pik Utchitel, un 4560m, en petites chaussures de velo
avec Bertold, un autrichien rencontre a Bishkek. Les montagnes
fleurissent, plus hautes que le Mont-Blanc a quelques 40 km du centre
ville. C'etait l'occasion revee pour aller tater de l'altitude. Donc
depart a velo de la ville. Bivouac puis rendez-vous au bout de la
route. De la, troquer le velo pour un sac a dos et marcher. C'est
aussi beau et preserve que la Suisse mais c'est plus grand et sauvage.
Bivouac a 3400m aux abords d'un refuge, jadis fierte du Club Alpin
Russe maintenant toujours usite par de rudes montagnards. Une lecon :
il suffit d'etre fort pour faire de grandes choses. Tout est dans le
mental et rien dans le materiel, ou si peu. Lendemain ascension. Un
seul immense pierrier. Pas de neige quasi jusqu'au sommet.
Particularite des faces W ici... Et un panorama... Les idees de
courses jaillissent... quand j'aurai une corde et une paire de
crampons...
Descente calme avec Bach et ses Variations Goldberg dans les oreilles.
J'ai l'impression d'entendre des voix autour de moi. C'est Glen Gould
qui chante au piano... Grand moment ! Presque aussi grand que le
violent orage qui suit. Encore une nuit d'altitude puis retour a la
route. Re bivouac avant la ville pour moi. Le vrai sens de la phrase
"By fair means". Aucun moyen motorise et autonomie. La ou la montagne
aussi trouve son sens et l'homme sa mesure.
Retour a Bishkek donc pour une journee d'escalade dans la vallee de
l'Alamedin avec l'Alpine Fund. C'est une ONG americaine mais geree par
des kirghizes qui enmene des orphelins ou des enfants en decrochage
scolaire faire de la rando, de l'escalade, du ski, etc. Dans le staff,
il y a Shannon (US), Christine (FR) et Robert (UK). Et puis 5 ados
dont les parents ne peuvent payer l'ecole et qui sont condamnes a
jober au bazar et trainer un peu dans les rues... Des enfants avec une
volonte, un enthousiasme, une joie de vivre ! Une lecon pour nos
cherubins occidentaux. Dans les bureaux de l'Alpine Fund, ils trouvent
un refuge, internet, ils ont des cours d'anglais et meme de francais.
Un endroit ou se poser.
Si tout on voyage se poursuit comme prevu, je serai volontaire pour
eux cet hiver.
Des projets pareils ne peuvent que mobiliser.
Enfin, Margot, Oli et moi avons repris la route. Sortir de Bishkek par
des routes dangereuses : deux jours. Longer le lac Issyk Kol, grand
comme la moitie de la Belgique : trois jours. Ne rien faire que
dormir, se baigner et prendre le soleil sur une plage de sable fin et
avec pour seule vue les montagnes : 1 jour.
On nous avait dit que tout le Kyrgyzstan passait ses weekends au bord
du lac. C'est peut-etre vrai. Parceque les routes sont bondees de gens
saouls dans leurs grosses voitures qui roulent tres tres vite. Une
Golf 3 blanche immatriculee au Kazakhstan m'a meme touche, juste pour
le plaisir puisque la route etait degagee... Mais les rives restent
sauvages. Bien loin de la cote belge...
Cour des miracles donc. Dans les deux sens du terme.
Kemin, a 100km de Bishkek. Il se fait tard, pas d'hotel et rien de
rejouissant pour planter la tente. Nous improvisons dans une chaykana
(maison de the, bar, bistro centre asiatique) un endroit ou dormir. Il
nous en coute 50 soms pour 3 (1 euro). Des gens bourres et qui
collent, du sans gene. Je m'ecroule sur mon matelas. Marg et Oli ne
peuvent s'endormir tant ca fait du bruit. Pittoresque.
Jalil, 26 ans, nous invite a boire et manger a Balikchi. Petite ville
pres du lac mais loin des touristes. Il possede une Golf 4 et une
grosse Land Cruiser. 30 000 USD de voitures. Il ne veut pas nous dire
ce qu'il fait dans la vie... En tous les cas, il sait faire la fete.
Cholpon Ata, LA "station balneaire". Kazakhs, russes et kirghizes
friques. Talaibek est professeur de mathematique dans une base
militaire pakistanaise et accessoirement jouer d'echecs professionnel.
Il passe avec famille et amis quelques jours dans un appartement au
bord du lac. Nous sommes invites a dormir dans son jardin. Surtout
nous faisons la fete une bonne partie de la nuit. Vodka et zakouski,
cigarettes, bieres et vin. Les filles sont belles et font les folles
dans une chambre : musique a fond pour faire boite de nuit et danser
sur les matelas. Lui parle de son beau pays si parfait (un peu trop
?). Il parle aussi du nepotisme et de la corruption qui noyautent le
pouvoir. Mais seulement a demi-mot. Lendemain, journee sur la plage.
Un peu perdue, bien isolee. Tout se fait en famille : boire ou sortir
en boite, nager ou regarder un dvd. L'art parfaitement maitrise de la
bonhommie et du plaisir de vivre. Quel delice lorsque le pater
familias nous parle cuisine, l'eau a la bouche. Quel joie de discuter
sous le parasol jusqu'a avoir trop chaud puis tous ensemble de courir
a l'eau ! Du simple et du sympa.
Mais il y a aussi tous les autres villages qui n'ont pas la chance de
toucher la part du gateau touristique. L'age de pierre. Des chevaux,
quelques anes, des carrioles branlantes. Quelques vieilles grands
meres, quelques jeunes un peu desempares, surtout des gens saouls, qui
claudiquent sur la rue ou qui roulent sur la route. De 9h du matin
jusqu'a l'apres-midi. Tout le jour. Toute la nuit. Enorme ravage.
Pourquoi ? Comment se comporter ? Ils sont gentils mais collants.
Faut-il les ignorer ou les mepriser ? Ou au contraire parler et etre
compatissant ?
Je vois encore cette image d'un homme dans une voiture arretee devant
un magasin. Il ouvre une bouteille de vodka. Un litre. Il s'empare du
goulot et descend quelques gorgees. Le niveau a descendu de quelques
centimetres. Il recommence et baffre sur son menton. La bouteille est
a moitie vide. Encore. Il ne s'est pas passe 40 seconde et les 3/4 ont
disparu. Il nous serait difficile de boire une bouteille de Badoit a
cette vitesse... La c'est 40 degres !
La route est mauvaise mais le lac est beau. C'est le Leman mais les
sommets qui l'entourent sont a 4-5000m. C'est plus grand et il n'y a
pas de villa chere et somptueuse. Si, au moins une. Une grande datcha
(maison de campagne) au toit bleu, au milieu de rien, en contrebas de
la route et un peu avant un ponton et une plage privee. Elle
appartient a de riches kazakhs. C'est au gardien que l'on demande si
l'on peut loger sur la plage. On peut. Sable fin, eau bien chaude. La
nuit, les eclairs zebrent, un peu effrayants, l'horizon. Le matin a
5h, translation du matelas vers la plage pour observer le lever du
soleil.
Enfin, une derniere journee de route pour les 60km qui nous separent
de Karakol. La ville est un peu morte. Un peu pauvre et un peu aigrie.
Seuls les touristes la font vivre et ils paient le prix fort.
Oli et Margot viennent de reprendre leur route, doucement vers la
Chine. Je me retrouve a peu pres seul jusqu'a ce soir, moment ou les
amis arrivent.
Le voyage prend une tournure un peu differente. Un peu moins naive. Je rigole un peu a repenser aux grandes idees qui m'animaient encore a
Bruxelles avant le depart.
Quelle pretention que de vouloir decouvrir les gens et le monde ! Ca
ne marche pas du tout comme ca. C'est a peine si on se decouvre un peu
soi-meme... On croise des gens du cru. Ils nous donnent parfois une
lecon d'hospitalite. Pas toujours. On croise des touristes, ils
facilitent la vie ici et nous renvoient a notre petite vie douillette
d'avant. Avec peine, on evacue quelques prejuges sur la nourriture et
l'hygiene. On repousse un tout petit peu les limites physiques de son
corps. Mais l'esprit reste bien occidental.
En fait, c'est la demarche elle-meme qui est occidentale. Il est
totalement inconcevable pour 99,9% de la planete que de partir voyager
un an a velo (ou autres variations sur le meme theme). Avec quel
argent ? Pour quoi faire ? Des le point de depart, il y a une
adequation qui empeche toute comprehension mutuelle. Presque. Mais
est-ce si different en Europe ? Il reste sans doute le statut
d'hurluberlu, de fou.
Pire. Celui qui pense venir trouver a l'etranger une authenticite
perdue en Europe, le romantique du paradis perdu, surtout qu'il ne
voyage pas ! Qu'il se contente des vieux livres et recits. Il
comprendrait vite qu'ici comme ailleurs, seuls comptent la culture MTV
et les signes exterieurs de richesse - la grosse berline allemande et
le portable dernier cri. Les nomades dans les yourtes sont en voie de
disparition. L'imaginaire collectif n'est pas loin d'etre americain.
Ce sont les femmes des clips de R'nB que les petites filles veulent
imiter. A moins de trouver les deux ou trois dernieres tribus perdues
au milieu de la Siberie ou de la Papouasie, il est trop tard : la
culture unique est globalement en place et n'est pas tres jolie a
voir.
Il reste cette forme de nomadisme qu'est le voyage. Cette idee que de
tous temps, certaines personnes ont voyage et parcouru la terre avec
leur culture et leurs us et coutumes. Voyager pour voyager, Voyager
pour etudier, pour apprendre de l'autre. Peut-etre pour trouver une
terre nouvelle ou vivre heureux ou plus prosaiquement pour faire
commerce. Le voyage du curieux insatisfait de l'horizon qui se
presente a lui et qui veut toujours aller voir un peu plus loin. Ou
peut-etre le voyage de Baudelaire : le voyage de celui qui cherche a
tout prix a eviter l'ennui.
"La vertu d'un voyage est de purger la vie avant de la remplir" dit
Nicolas Bouvier.
Je sens que l'oignon se pele doucement de ses couches superficielles.
A voir ce qu'il restera. A voir quelles couches il sedimentera par
apres.
Bon vent a tous
A tres bientot.
Q.
Publicité