Septembre 2007 - Le sourire et le désert
Chers tous,23 jours de vacance d'internet, 23 jours de vacance du plus elementaire confort (occidental, je precise !), 23 jours sans douche, 23 jours d'efforts, de rien et de tout a la fois.
Tout commencait donc en quittant Kashgar le 4 septembre. Commencait aussi une course contre la montre : notre visa demandait une prolongation avant le 28 septembre et s'etalaient devant nous 1350km.
Les quatre premiers jours n'etait qu'une balade entre oasis et desert, le long du Taklamakan. Juste 300km et parcimonieux, des villes, des villages, des bazars, des magasins. Un tres classique vent de face perpetuel mais pas de quoi fouetter un chameau de bat. De plus nous etions alors encore au Xinjiang, la ou l'on parle l'Ouighour, une langue turque proche du kirghize. Mes 20 mots et les quelques centaines de Christine permettaient de communiquer, de demander le gite ou de commander une brochette.
A ce moment, nous portions pour une dizaine de jours de nourriture achetee a la ville. Du lait en poudre, du porridge, des snickers si rares, etc. Nous les conservions comme des ecureuils leurs noisettes et mangions tous les jours dans de petits restos, comme si c'etait notre dernier repas, de la viande, des fruits et legumes. La penurie approchait qui nous tourmentait deja l'esprit.
Il y avait peu de chevaux, mais des chameaux ou des anes tirant des carrioles et leurs passagers rentrant du travail. Il y avait des enfants, sortis de leur journee d'ecole qui nous coursaient en riant.Il y avait la facade des villes fraichement sinisees et aseptisees, il y avait les villages, toujours en contrebas de la route, pauvres et pleins de gens simples et genereux.
C'etait du pittoresque pour les yeux et de l'authentique pour le coeur.
Il y a eu quelques nuits a la belle, entre la constellation du Scorpion et Cassiopee, les yeux croulants de fatigue mais rives quelques secondes encore sur la Voie Lactee.
Cette fameuse nuit "en contrebas", chez les originels du cru, les Ouighours musulmans.
Nous y avions force un peu l'hospitalite. Un couple de tres vieux nous avait ouvert sa maison.
Ils etaient si pauvres que nous n'avons pu. Nous avons plante la tente la ou les foins sont battus, a quelques metres. Ne pas imposer notre presence a cette pauvrete-la. Toutes les familles, trop curieuses, sont venues nous observer de trop longues minutes. Tous les ages dans un mutisme, dans une interrogation et dans un ebahissement. Rompus seulement pas un qui sentait que cela genait. Puis comme une procession de cadeaux : des matelas colores pour literie, du mais, du riz... Et ce grand pere au matin qui tenait son petit fils, si beau.
Karghilik (Yecheng - nom chinois) enfin. Nous devons bifurquer vers le Sud et les montagnes. Il y a un checkpoint, il est severe et interdit les touristes individuels a parcourir la route du Tibet sans permis. Nous ne l'avons pas. Nous allons donc contourner l'obstacle de nuit.
Apres un dernier repas, presque une derniere cene, il est minuit et nous enfourchons nos montures. Tous feux eteints, sans connaitre le chemin et sans oser le demander bien sur ! Je commence a voir des espions chinois partout... La paranoia commence. Cinq kilometres. Je repere ce qui ressemble a un poste de controle. Arret nerveux. Nous passerons en force et en silence. Ca passe. La course sur des kilometres de peur d'etre courses. La route fini presque en cul de sac. Alors direction les bruits de voitures sur une haute berge. Des kilometres encore. Le checkpoint devait etre ailleurs mais nous arrivons sur la bonne route, plein Sud, Route K219, km 7. Ca y est, c'est passe. Encore 10 bornes et nous improvisons un bivouac dans le desert en bord de chaussee. Nous sommes lessives. Il vente. Pas de tente. Il est 2:30 am
Le soleil nous reveille tot. Des hautes montagnes nous barrent l'horizon mais nous sommes au milieu du desert. Le petit dej est prevu dans 15km. Aucun magasin, juste quelques maisons. Nous demandons de l'eau et mendions un peu de pain. Puis continuer. Encore 30km pour trouver un bourg et quelques magasins.
2700m 3000m. L'asphalte se termine et nous annonce 1000km de piste. Premier col a 3250m. Le Karakoram se dessine devant nous. Col a 4890m. On voit le Pakistan et le K2 (second plus haut sommet de la planete) n'est qu'a 60km.
Quelques camions, des convois militaires immenses, des divisions entieres avec chars, munitions et artilleries, quelques 4x4 de touristes. Tous a soulever des nuages lourds de poussiere, a nous brunir le visage. Deja nous avons en apercu notre sort pour les semaines a venir.
Des troupeaux de moutons, de chevres et de yak qui transhument et s'en retournent au chaud la en bas. Nous les croisons sans ciller. Un saison passe, l'autre plus dure va la remplacer dans quelques jours.
Une tempete de neige nous averti, subite et violente et courte.
Mazar, premier village apres premier haut col. Quelques baraques faites de Giproc et de nattes a 3800m. Une garnison. Quelques gargottes. C'est succulent. Il y a un couple de cyclos suisses a 10km de meme qu'un polonais. Quatre hollandais, cyclos toujours logent au village. Un autre couple de suisses nous rejoingnent plus tard dans la soiree avec un japonais. Nous sommes maintenant 12 cyclos a rouler dans la meme journee... Ca devient une tartufferie. Et ca va durer tout le mois.
Col 4250. Col 4850. Village. Col 5195. Je fais une tracheite traitee aux antibios, Christine resiste. Pas question de s'arreter. Nous sommes au milieu de l'Aksai Chin, un plateau a 5000m d'altitude que nous traversons sur 200km. Rien. Personne. La route est infame de tole ondulee et de sable. Souvent il faut pousser et avancer a moins de 2km/h et s'arreter tous les 30-40m. Mais que c'est beau ! Ce n'est meme pas Mars, c'est plus recule et etrange. Sommets enneiges, lac sale parfois. Traces fraiches d'antilopes et de loups aux points d'eau, la ou nous nous arretons pour camper. Un peu d'herbe dure, des cailloux et du sables. Tous les soirs, des cieux enflammes, des cieux a la Turner.
Nos cartes sont bourrees d'erreurs. Erreurs de distance tout le temps. Souvent aussi des villages la ou rien n'existe. Nous devons demander de l'eau aux rares camionneurs pour assurer notre the et nos pates.
Col 5205. Col 5350. Nous entrons au Tibet !!!! Ce n'est plus un plateau mais de larges vallees chapeautees par d'immenses pics. C'est totalement hors mesure. La ou on voudrait monter en quelques minutes sur la colline d'a cote pour observer le ponant, ce sont 10 ou 20 km qu'il faut faire....
Col 5130. Col 5400. Record d'altitude pour l'instant. Les drapeaux de priere sont a chaque col. Ils deploient toute leur pragmatique spiritualite sur les heres alentours...Bivouac a 5330m : record absolu.
L'automne est arrive. Le 21 comme toujours. Et le climat a change, pile a l'heure. Il fait froid, tres froid. Nous mettons toutes nos couches et nos vestes en duvet pour rouler...
Sumchi, premier bourg tibetain. Je dis bourg parceque ce n'est rien d'autre qu'un bidonville. C'est triste a pleurer.
Domar, second et en meme temps premier village tibetain. Sinise certes. Mais avec de vrais hommes et femmes. Des enfants surtout. Ils disent "hello", s'accrochent au velo. Ce sont les premiers enfants depuis 700km !!!!! Les larmes aux yeux de les voir deambuler guillerets.
Puis en une heure, la fievre monte et me terrasse. Une grippe. Plus la force d'aider Christine a monter la tente. A peine possible de deballer mon sac de couchage. Elle me veille, je mets toutes mes couches de vetements et m'apprete a suer toute une nuit, berce par des cauchemards de velo. Si pres du but... Il reste moins de 200km jusqu'a la liberation, jusqu'a la ville. Christine est d'une force incroyable, elle herite d'un peu de ma fievre mais tient le coup !!!! Impressionnante.
Le lendemain, je rampe dans le fosse au bord de la route et nous attendons une voiture, un camion, une charrette pour nous prendre en stop. 8h a attendre : 3 vehicules. Le dernier sera le bon. Il nous extorque mais le camion nous menera a Ali en 10h de route. Dix heures plies en 8 dans la cabine du camion... De la tole ondulee qui nous rompt les os, chaud - froid, fievre et fatigue. Impossible de fermer un oeil.
7:00 am Nous arrivons. Petit dejeuner fait de poulet epice et de riz. Nous cherchons un hotel. Un trois etoiles chinois pour pas trop cher. La chambre est immense et la douche chaude. Enfin. Fatigue et sentiment d'echec aussi quelque part.
Nous avons roule un peu plus de 50km par jour pendant plus de 20 jours. D'abord il a fallu devenir un robot pedalant pour endurer l'epreuve a chaque jour renouvelee. Il a fallu renforcer l'esprit pour qu'il ne lache pas le corps.Il a fallu presque perdre tout sentiment esthetique. Il a fallu rouler a deux et, par la, supporter la fatigue ou la grande forme de l'autre, jamais coincidante. Ensuite, il a fallu mettre notre couple a l'epreuve. Enfin, il a fallu que le corps craque sans que le mental ne puisse plus rien y faire.
Corps et esprit ne sont que deux facettes d'une meme realite. Leur puissance est exceptionnelle lorsqu'ils vont de concert. Il faut certes les chouchouter. Mais que faire quand ca craque ? Qu'est ce qui vaut cette rupture ? Quelle experience de voir l'esprit vouloir continuer et le corps ne plus repondre a aucune injonction.
Nous sommes a Ali. Nous nous gavons de filets de porcs aigre douce, de brochettes d'agneau, de Lhasa Beer, de chips et de snickers. Une fois de plus, nous refaisons nos provisions et preparons nos sacs. Encore 1000km en terre tibetaine. Pourvu que nous y trouvions la culture, la spiritualite, les hommes, les enfants et les sourires. Le pays est trop rude pour s'en passer.
La suite, ce sera le Nepal a la fin octobre. C'est de Kathmandou que nous vous enverrons le prochain mail.
Les chinois de cette ville, ils sont l'ecrasante majorite, ressemblent a nos amis europeens. Affaires, "civilises", occupes, preoccupes. Les Tibetains qui s'y trouvent semblent y errer, un peu en touristes, un peu sans trouver leur place. Diable qu'ils ont raison. A chaque fois que nous en croisons un, il nous assene un Tashi Dele (bonjour) qui reveillerait un mort. Il a un sourire a faire eclater la planete. Il nous fout la larme a l'oeil dans son bizarre accoutrement si adapte a son climat, si beau. Ses traits sont d'une noblesse. Lui aussi, homme ou femme, il est beau et rayonne. En Belgique, il vous ferait chanter un wagon entier de metro, bourre de gens irrascibles, mal leves et mal leches.
Je vous laisse sur cette image.
A bientot.
Vous commencez tous a me manquer tres fort.
Q.
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